« Être entre le zist et le zest » : que signifie cette expression française oubliée ?

Vous avez croisé cette expression quelque part, dans un vieux roman, chez un grand-parent, ou au détour d’une conversation, et vous ne savez pas exactement ce qu’elle veut dire. Ce n’est pas surprenant : « être entre le zist et le zest » a pratiquement disparu du français courant. Pourtant, elle a une histoire solide, documentée depuis le début du XVIIIe siècle, et elle a même été utilisée par Marcel Proust et Alfred de Vigny.

Voici ce qu’elle signifie, d’où elle vient, et pourquoi elle mérite qu’on s’y attarde.

Ce que veut dire « être entre le zist et le zest »

L’expression sert à décrire deux situations proches.

Pour une personne, elle désigne quelqu’un d’indécis, d’hésitant, qui ne tranche pas, qui temporise. On dit de lui qu’il est « entre le zist et le zest » au sens où il ne se positionne ni d’un côté ni de l’autre.

Pour une chose, elle signifie que l’objet ou la situation en question n’est ni bonne ni mauvaise. Pas franchement satisfaisant, pas franchement raté. Dans la zone grise, quelque part au milieu.

Le dictionnaire de l’Académie française (9e édition) la définit ainsi : « en parlant de quelqu’un, être indécis ; en parlant de quelque chose, n’être ni bon ni mauvais. »

Le Littré, lui, est plus direct : « être fort incertain sur le parti qu’on doit prendre. »

En pratique, c’est un équivalent de « ne pas savoir sur quel pied danser », de « ménager la chèvre et le chou », ou encore de « ni figue ni raisin », cette dernière formule apparaissant d’ailleurs dans la même phrase chez Proust, comme on le verra plus bas.

L’origine de l’expression : une histoire de sons et d’agrumes

Pour comprendre d’où vient cette expression, il faut remonter à deux choses a priori sans rapport : un bruit de coup sec et l’anatomie d’une orange.

Le mot « zest » avant tout

Pour comprendre l’expression, il faut d’abord s’intéresser au mot « zest », qui n’a rien à voir avec le zeste de citron qu’on connaît aujourd’hui.

« Zest » est une ancienne interjection. Selon le dictionnaire de l’Académie française, son étymologie remonte au XVIIe siècle, tirée de « zek », une onomatopée employée pour souligner la rapidité d’une action. La première attestation écrite du mot figure chez le lexicographe Cotgrave en 1611, où il rend « le bruit d’un coup, d’une secousse. »

Avec le temps, ce petit mot a pris plusieurs valeurs. Il servait à marquer la promptitude (« zest, me voilà rendu ! »), à tourner quelque chose en dérision, ou à repousser une affirmation. Beaumarchais l’utilise dans ce sens dans Le Mariage de Figaro (acte I, scène 1) : « La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. »

Et « zist » dans tout ça ?

C’est là que ça devient intéressant. « Zist » n’existe pas en dehors de cette locution. Le Wiktionnaire le confirme : « Les mots zist et zest ne sont utilisés que dans cette locution. »

Selon toute vraisemblance, « zist » a été créé pour faire écho sonore à « zest », sur le modèle des doublets allitératifs courants en français populaire (bric-à-brac, zig-zag, frou-frou, etc.). Le Littré est sans ambiguïté là-dessus : « Zist est la forme variée de zest ; et le zist et le zest, c’est, comme on dit, bonnet blanc et blanc bonnet. »

Il existe toutefois une autre piste, plus ancrée dans le monde physique. Le Littré signale aussi que « quelques-uns appellent zist l’écorce intérieure des oranges ou l’enveloppe blanche qui est au-dessous du zeste. » Autrement dit, le ziste serait la partie blanche et amère située entre l’écorce colorée (le zeste) et la pulpe de l’agrume. La frontière entre les deux couches est floue, presque impossible à tracer nettement. Ce flou naturel aurait donné à l’expression son sens d’indécision, de zone intermédiaire.

Les deux explications ne s’excluent pas. Il est possible que l’image de l’agrume ait contribué à solidifier le sens de l’expression même si la construction sonore restait le moteur initial.

La première attestation officielle : 1718

La date la plus solide pour situer l’expression est 1718. C’est cette année-là qu’elle apparaît dans le dictionnaire de l’Académie française, sous la forme « être entre le zist et le zest », avec le sens de « n’être ni bon ni mauvais. » On trouve également en 1718 la variante « être entre le ziste et le zeste » chez le lexicographe Le Roux.

Le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi), qui fait référence en matière d’étymologie, confirme cette datation pour l’emploi substantif de l’expression.

Lire aussi : Wesh : origine, signification et évolution d’un mot devenu culte

L’expression dans la littérature française

Ce qui est frappant, c’est que l’expression a traversé les siècles en apparaissant chez des auteurs très différents.

Alfred de Vigny (1826)

Dans Cinq-Mars, roman historique publié en 1826 et considéré comme le premier roman historique français, Alfred de Vigny place l’expression dans la bouche d’un personnage parlant du roi : « Pour le Roi, il est tantôt comme ci, tantôt comme ça ; oui, entre le zist et le zest. » L’usage ici est clairement politique : il s’agit de dire que le souverain ne tranche pas.

Marcel Proust (début du XXe siècle)

Dans Du côté de chez Swann, premier volume d’À la recherche du temps perdu, Proust utilise l’expression pour décrire un personnage flou, sans caractère tranché : « Il n’est pas franc, c’est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. […] Ce n’est pas comme l’autre qui n’est jamais ni figue ni raisin. »

Ce passage est particulièrement intéressant parce qu’il aligne trois expressions synonymes dans la même réplique, ce qui montre que « entre le zist et le zest » était, pour Proust, un équivalent pleinement compris de ses contemporains.

Les Mémoires de Vidocq (1828)

On trouve aussi une attestation dans les Mémoires de Vidocq (1828), célèbre mémorialiste et ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, où l’expression est utilisée dans un registre populaire : « elle est comme le lard de poitrine, ni trop grasse, ni trop maigre, z’entre le zist et le zest. » La forme « z’entre » montre que l’expression circulait également à l’oral, dans un français familier.

Pourquoi l’expression a-t-elle disparu ?

La disparition progressive de « entre le zist et le zest » tient à plusieurs facteurs.

D’abord, les deux mots « zist » et « zest » n’ont aucune existence autonome. Ils ne fonctionnent que dans cette locution. Quand une expression repose sur des mots orphelins, elle est plus fragile : si la locution tombe en désuétude, les mots disparaissent avec elle, sans qu’aucun autre usage puisse les maintenir en vie.

Ensuite, le français dispose de nombreuses formules équivalentes encore bien vivantes : « ni fait ni à faire », « couci-couça », « entre deux eaux », « ni chaud ni froid », « dans l’entre-deux ». Ces concurrentes ont pris la place.

Enfin, l’expression appartient à un registre qui a beaucoup vieilli, celui du français familier du XVIIIe et du XIXe siècle, saturé d’interjections et de jeux sonores que la langue contemporaine a largement abandonnés.

Le site « La Culture Générale » la qualifie aujourd’hui d’expression « sortie d’usage », ce qui est confirmé par son absence quasi totale des textes récents.

Comment l’utiliser aujourd’hui ?

L’expression reste parfaitement compréhensible en contexte, même si elle peut surprendre. Elle fonctionne bien dans des registres qui jouent sur la distance, l’ironie légère, ou l’effet d’archive.

Voici quelques exemples d’utilisation :

Pour une personne : « Sur ce dossier, le directeur est resté entre le zist et le zest pendant des semaines avant de finalement trancher. »

« Ce candidat m’a laissé entre le zist et le zest : rien de vraiment mauvais dans son profil, mais rien de convaincant non plus. »

Pour une chose ou une situation : « La mise à jour est entre le zist et le zest : elle corrige quelques bugs mais en introduit de nouveaux. »

« Le film n’est pas désagréable, mais il reste entre le zist et le zest du début à la fin. »

On peut aussi l’écrire « entre le ziste et le zeste », cette orthographe étant attestée dès 1718 chez Le Roux.

Les synonymes en français

Si vous cherchez à varier le vocabulaire sur le même registre sémantique, voici les équivalents les plus courants :

  • Ne pas savoir sur quel pied danser : pour l’indécision d’une personne
  • Ni figue ni raisin : pour quelqu’un ou quelque chose qui ne se positionne pas
  • Couci-couça : pour désigner quelque chose de médiocre, passable
  • Entre deux eaux : pour une attitude attentiste ou ambiguë
  • Ménager la chèvre et le chou : pour quelqu’un qui évite de choisir un camp

Ce qu’elle dit sur la langue française

L’expression « être entre le zist et le zest » est un bon exemple de la façon dont le français a longtemps fonctionné : par accumulation de doublets sonores, d’interjections vives, de formules imagées qui ne demandaient pas une explication logique pour être comprises. On les ressentait avant de les analyser.

Elle illustre aussi comment des mots peuvent surgir du néant, n’exister que dans une seule expression, traverser trois siècles de littérature en passant de Vigny à Proust, puis disparaître sans bruit, remplacés par d’autres formules moins pittoresques mais plus pratiques.

Pour les amateurs de langue française, c’est exactement le genre de trésor discret qu’on aime exhumer.

Sources

  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition : www.dictionnaire-academie.fr
  • Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-1872) : www.littre.org
  • Wiktionnaire : fr.wiktionary.org
  • Expressio par Reverso : www.expressio.fr
  • ABC de la langue française (Bob) : www.languefrancaise.net — attestation dans les Mémoires de Vidocq (1828)
  • La Culture Générale : www.laculturegenerale.com
  • Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi) via dicocitations : étymologie et première attestation (1718)
  • Alfred de Vigny, Cinq-Mars, chapitre XXII, 1826
  • Marcel Proust, Du côté de chez Swann, in À la recherche du temps perdu, tome I, Pléiade, 1954, p. 265

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *